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Réseau National des Chambres d'Agriculture du Niger

 

Code Rural /Note6

Publié le lundi 14 mai 2012

Trois mythes sur le développement agricole / Eléments de synthèse des interventions de Marc Dufumier

Pour augmenter la production agricole et développer l’agriculture, nous avons tous des idées. Il faudrait… fournir des semences améliorées et des engrais aux agriculteurs, développer la grande irrigation, « moderniser » et agrandir les exploitations agricoles.

Mais est-ce bien si sûr ?

Un expert, Marc Dufumier, professeur émérite d’agriculture comparée et de développement agricole à l’AgroParisTech, s’est penché sur ces questions. Ses réponses sont surprenantes, mais convaincantes.

Mythe 1 : « Il faut fournir des variétés améliorées et des engrais aux agriculteurs. »

A partir des années 50, la recherche agronomique a élaboré des variétés « améliorées » des principales céréales. Ces variétés dites « améliorées » sont à haut potentiel génétique de rendement, c’est-à-dire qu’elles sont capables de bien intercepter l’énergie lumineuse pour produire le maximum de calories et de protéines alimentaires à l’hectare.

Malheureusement, ces variétés sont très fragiles et elles ont besoin de conditions optimales pour atteindre effectivement ce potentiel de rendement. Cela se traduit bien souvent par la nécessité non seulement de recourir à la fertilisation chimique et à l’épandage de pesticides mais aussi de réaliser des travaux répétés des sols et des infrastructures d’irrigation et de drainage. Si le milieu ne leur convient pas, les rendements peuvent être catastrophiques et, en tout état de cause, inférieurs aux rendements obtenus avec les variétés rustiques des paysans. Les agriculteurs ont donc adaptés leurs écosystèmes aux nouveaux matériels génétiques, en les artificialisant et en les simplifiant, ce qui les a fragilisés.

A plus long terme, l’utilisation systématique des herbicides et des pesticides a développé des résistances, auxquelles les variétés « améliorées » étaient d’autant plus fragiles qu’elles étaient cultivées en monoculture ou presque. L’utilisation de ces variétés a ainsi entrainé une consommation de plus en plus importante d’énergie fossile par l’agriculture et un coût de plus en plus élevé pour les exploitants agricoles. De manière générale, elle se traduit par une dépendance accrue des pays du Sud qui les utilisent : dépendance pour l’achat des semences et des intrants. Par ailleurs, les investissements consentis par les pays du Sud pour aménager des terres ont fortement contribué à les endetter. Enfin, le coût écologique et sanitaire est particulièrement élevé : prolifération des mauvaises herbes et des insectes ravageurs, pollution des nappes, perte de biodiversité, etc. Au vu de tous ces éléments, l’efficacité et les ratios bénéfices / coûts de ces variétés dites « améliorées » semblent être finalement relativement faibles et incertains.

La question se pose de savoir si c’est bien la génétique qui est aujourd’hui le facteur limitant de la production agro-alimentaire et des revenus paysans dans les pays du « Sud ». Dans les pays anciennement industrialisés, les gains de rendement issus de l’amélioration variétale et de la fertilisation minérale ne sont intervenus qu’après des progrès décisifs en matière de cultures fourragères, traction animale, association agriculture-élevage et fertilisation organique. Progrès qui permettraient certainement à l’agriculture des pays du Sud d’accroitre fortement les rendements à moindre coût.

Mythe 2 : « Il faut développer la grande irrigation. »

L’irrigation va souvent de pair avec le recours aux variétés améliorées (cf. mythe 1). Pour maximiser les rendements en utilisant ces variétés, il est en effet nécessaire de maîtriser l’eau. Cela peut passer par de grands aménagements. Des outils permettent de calculer la rentabilité économique de ces projets de développement agricole. Il s’agit de comparer les recettes et les dépenses engendrées par le projet au niveau de la nation.

Par exemple, pour le cas d’un projet d’irrigation pour produire du riz :
- La recette correspond à la moindre dépense en devises pour s’approvisionner en riz sur le marché international ;
- Les dépenses sont toutes les sorties de devises engendrées par la réalisation du périmètre irrigué : achat de ciment, motopompes, pièces de rechange, carburant, intrants pour les cultures, etc.

Ces projets permettent en général d’atteindre des rendements spectaculaires (de l’ordre de 5 t/ha). Néanmoins, il arrive que le calcul économique montre qu’ils engendrent un appauvrissement pour la nation. En effet, ces projets sont bien souvent très coûteux et les dépenses sont supérieures aux recettes.

Bien entendu, la nation peut légitimement consentir à une dépense pour assurer sa sécurité alimentaire. Néanmoins, la question qu’on peut se poser est : n’y aurait-il pas des possibilités d’utiliser cet argent de manière plus efficace ?

Mythe 3 : « Il faut agrandir et moderniser (sous-entendu motoriser et mécaniser) les exploitations agricoles. »

Les agriculteurs cherchent à optimiser l’utilisation de leurs facteurs de production : foncier, main d’œuvre et capital. Ils maximisent leurs revenus (ou leur production) par rapport à celui de ces facteurs qui, dans leur système de production, est le moins « disponible ».

Pour les petites exploitations des familles nombreuses, le premier facteur limitant est la terre. Ces familles cherchent donc à augmenter la production à l’hectare, c’est-à-dire les rendements. Bien souvent, cela se traduit par l’association de différentes cultures (ce qui accroit la production globale à l’unité de surface) et un travail extrêmement intensif et très soigné, puisque la main d’œuvre est abondante et n’a pas d’autre opportunité d’emploi. Dans ces exploitations, les rendements sont aussi souvent limités par la faible capacité d’investissement qui ne permet pas l’achat d’intrants, d’animaux, d’outils adaptés, la plantation d’arbres ou de haies, etc. Ce sont des exploitations qui ont intérêt à produire beaucoup, mais qui n’en ont pas les moyens, au niveau du foncier, comme du capital.

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